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Explorer de nouvelles « traverses de la vanité1» dans un univers désormais profane, dé-théologisé, mais dont la « liquidité2» même, propre selon Zigmunt Bauman au monde capitaliste contemporain, fait d’inconstance et de mobilité, de relations professionnelles et affectives instables, d’incessante consommation, de précarité, ne ferait qu’accroître le sentiment d’incertitude, d’angoisse et de vacuité, c’est ce à quoi engagent les œuvres ici rassemblées (encres sur papier, photographies, sculptures en résine peinte, reliefs en plâtre et carton ondulé, toiles brodées), chacune réinvestissant, dans le médium qui lui est propre, l’ancien lexique (symbolique) des Vanités. Et le réinvestissant – ainsi du crâne funèbre des memento mori : qu’il soit refait au graphite soluble sur papier pour apporter la preuve texturale que la catégorie de dessin à laquelle appartient le graphite est celle de l’os, plutôt que du muscle ou de la chair3 (Flexner) ; qu’il soit reconstruit par le comblement de son creux en strates, sédiments superposés pour servir lui-même par évidement d’un plein de dispositif constructeur à un relevé géologique (Pons) ou que lui restitue une manière de charnellité le pointillisme duveteux d’une broderie (Amstutz) – pour réactiver, réexaminer ce qu’il porte d’interrogation sur la mort, le passage, le flux, en même temps que pour le déplacer, le détourner de son sens originel, le recycler en une fonction nouvelle, renverser les effets corrosifs de l’éphémère en effets de création, trouver là même où se fait sentir « le souffle du vide » le ferment d’une résistance à la mélancolie. Non qu’on puisse jamais changer notre destin d’être-pour-la-mort, arrêter le temps. Mais ce temps, l’artiste peut à tout le moins le scander, le rythmer autrement. Qu’il décide d’habiter l’écume, le flux, de faire du fugace, de l’évanescent le champ opératoire du dessiner (Flexner), ou au contraire, tournant délibérément le dos à la « vie liquide » moderne, d’installer son dispositif de production dans un temps considérablement ralenti, étiré (Amstutz) ou encore, que par l’inversion et l’accéléré il s’octroie le privilège de Dieu (lequel parvint par insufflation à animer le moule en argile creux d’Adam) de rendre au squelette son enveloppe de chair, de ressusciter les morts4 (Pons).
Clélia Nau
1 Pour reprendre le titre de l’article de Louis Marin, « Les traverses de la vanité », in Les Vanités dans la peinture du XVIIe siècle, Paris, Albin Michel, 1990, p.21-30.
2 Cf. Zygmunt Bauman, La Vie liquide, trad. C. Rosson, Rodez, Le Rouergue/Chambon, 2006, cité par Frédéric Cousinié in Esthétique des fluides, Paris, Éditions du Félin, 2011, p.335.
3 « Il y a des catégories du dessin qui m’ont toujours fasciné, celles du muscle, de la chair, de l’os. Je pense que le graphite appartient à la catégorie de l’os. Quand je travaille un crâne ou un squelette, j’ai l’impression de mettre en branle une extension du matériau vers la forme, dans un registre mimétique que je trouve satisfaisant pour la pensée », explique ainsi Roland Flexner à propos de ses dessins au graphite (1993-1995) rassemblés sous le titre de « Vanités » (cité par Anne Tronche in « La double visibilité », 1 :1 Roland Flexner, Michel Baverey éditeur, 2002, non paginé). Dessins évidemment liés à ses encres, mais qui ne sont cependant pas ici exposés.
4 Dans une vidéo, sans titre (2008) de 5’42 minutes, où l’on voit une matière liquide, visqueuse, progressivement s’accumuler sur un crâne pour y constituer un masque de chair. L’artifice tenant, en réalité, au montage inversé de la progressive dissolution, sous l’eau, d’un moulage d’huile préalablement congelé.